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internet et libertés

Amesys et kadhafi

En 2008, la société française Amesys vend pour un peu plus de 12 millions d’euros un système d’interception des communications électroniques à la Libye du colonel Kadhafi. Une transaction secrète, couverte par les services français, qui va permettre au dictateur de surveiller de près ses opposants. Certains seront torturés après avoir été repérés par le logiciel Eagle. L’enquête de Jean-Marc Manach, illustrée par Nicoby, dévoile les conditions dans lesquelles l’opération « Candy » a été menée. Un scandale d’Etat qui pourrait se terminer à la barre du tribunal…

Ce dossier est un avant goût du reportage "Grandes oreilles & bras cassés" de Jean-Marc Manach et Nicoby qui sera publié dans le numéro 2 de La Revue Dessinée.

Vos commentaires, réactions et témoignages sont les bienvenus.


Les origines du projet par Jean-Marc Manach

Un jour, quelqu’un m’a dit que, du temps de Sarkozy, une entreprise française avait vendu (et installé) un système de surveillance massive de l’Internet à la Libye de Kadhafi. Problème : je n’avais aucun moyen de le recouper.

Le printemps arabe, et les bombardements de l’armée française en Libye, allaient me permettre de le vérifier et de découvrir que ce deal avait été orchestré par le sulfureux intermédiaire Ziad Takieddine, cornaqué par l’homme-lige de Nicolas Sarkozy, Claude Guéant.

Mieux : les employés d’Amesys, l’entreprise française chargée de conclure ce marché, n’avaient pas pris la peine de déployer les mesures de sécurité que prennent d’ordinaire les entreprises commerçant avec des dictateurs. Façon pieds nickelés, ils ont même été jusqu’à mettre sur le web des preuves de leurs méfaits.

Résultat : dans le mode d’emploi du système espion, j’ai trouvé la preuve que la Libye, avec l’aide d’une entreprise française, avait également espionné des gens au Royaume-Uni et aux Etats-Unis... Y figurait en effet, une liste de "cibles", comprenant de nombreux noms de dissidents libyens, vivant en exil aux Etats-Unis ou en Grande-Bretagne (dont le nouvel ambassadeur de la Libye -post-Kadhafi- à Londres), ainsi que les noms d’un avocat britannique, et de fonctionnaires américains...

Quand La Revue Dessinée m’a contacté pour prendre un café, histoire de voir dans quelle mesure cette histoire pourrait être transposée en BD, j’ai d’abord tenté de leur résumer l’affaire et, très vite, ils se sont marrés. Plus je leur racontais comment j’avais découvert les détails de ce "deal", plus ils se marraient.

De fait, on a rarement affaire à un marchand d’armes donnant des noms de codes de... bonbons (!) à des contrats censés être "secret défense". De même, on imagine mal des employés d’un marchand d’armes partager sur YouTube et Flickr des photos et vidéos qui révèlent qu’ils ont bel et bien cherché (voire réussi) à vendre lesdites armes à tel ou tel pays, ou encore partager sur un forum de discussion, ouvert au public, le fait que Kadhafi était bel et bien leur "client", tout en précisant qu’ils se foutent que le "grand public" apprennent qu’ils ont bossé pour un dictateur, vu que leurs clients, ce n’est pas le "grand public", mais des dictateurs...

Nicolas Sarkozy est connu, admiré et respecté en Libye pour avoir contribué à en finir avec Kadhafi. Il mériterait pourtant aussi d’être reconnu comme celui qui avait aussi précédemment permis (du temps où Kadhafi laissait entendre qu’il voulait acheter des Rafale) à mettre les Libyens sous (cyber-)surveillance (française).

D’autant que le "client" d’Amesys, celui qui lui avait réclamé ce "produit" censé -officiellement- "chasser le pédophile, le terroriste, le narcotrafiquant", celui qui donnait des ordres aux employés d’Amesys envoyés à Tripoli pour former les espions libyens, était recherché par Interpol, pour "terrorisme (et) crime contre l’humanité". Abdallah Senoussi, le chef des services de renseignement de Kadhafi, avait en effet été condamné à la prison à perpétuité pour son implication dans l’attentat du DC-10 de l’UTA (170 morts, dont 54 Français) par la Justice… française.

Les auteurs

Un reportage mis en BD par Jean-Marc Manach (@manhack, sur Twitter), journaliste d’investigation qui avait contribué à révéler les arcanes de ce scandale dans ses articles pour OWNI.fr, ainsi que dans "Au pays de Candy", l’ebook qu’il avait consacré à cette affaire, et Nicoby, dessinateur de nombreuses bandes dessinées, dont 20 ans ferme, poignant reportage "embeddé" dans l’administration pénitentiaire qui, rédigé par un détenu, montre l’envers -glauque, terrible, cruel voire "hors-la-loi"- de la prison, qui chercherait plus à "briser" les prisonniers qu’à essayer de les "réinsérer".