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le dessinateur africain didier kassaï nous raconte

La terreur en Centrafrique

portrait kassaï

didier kassaï

Né le 20 avril 1974 à Sibut (Centrafrique), Didier KASSAÏ est illustrateur, caricaturiste et aquarelliste autodidacte. Entre 1994 et 1997, il dessine dans les pages de la presse biblique de la Baptist Mid-mission et au Quotidien « Le Perroquet » (journal satirique) où il publie plusieurs caricatures sur la situation politique en RCA pendant la période des mutineries qui ont secoué le régime d’Ange-Félix PATASSE.

Dès 1998, il suit plusieurs stages en Bande Dessinée puis participe à une dizaine de festivals, résidences et expositions en Afrique, en Europe, au Japon et aux Etats-Unis. Co-auteur (avec Olivier Bombasaro) de  « Gipépé le pygmée » et « Aventures en Centrafrique » aux éditions Les Classiques Ivoiriens en 2005 et 2006, il a également pris part à d’autres albums collectifs dont « À l’ombre du Baobab » en 2001, « Africa comics » aux éditions Lai-momo (Bologne) en 2003 et 2006, « une journée dans la vie d’un Africain d’Afrique » édité par l’association l’Afrique Dessinée (St Ouen)en 2007 et « Vies Volées » chez Afrobulles en 2007…

En 2006, il est lauréat du « Prix africa e mediterraneo » à Bologne avec  « Azinda et le mariage forcé » et du concours panafricain «Vues d’Afrique » avec « Bangui la coquette » au festival d’Angoulême. En 2009, il obtient le  « Prix du meilleur projet » de BD en cours de réalisation avec « Pousse-pousse » au festival d’Alger.

Son premier album personnel  « l’Odyssée de Mongou » (une adaptation du roman de P. Sammy MACKFOY, Ed. SEPIA) est sorti en 2008 aux éditions les Rapides à Bangui. Deux autres albums paraîtront en 2014 :  « Tempête sur Bangui » chez La Boite a Bulles et  « Pousse-pousse » chez l’Harmattan BD…

Didier Kassaï est aussi connu pour ses aquarelles humoristiques des scènes de vie quotidienne en Centrafrique.

La Centrafrique raconte l’histoire d’un effondrement : celui d’une Nation tout autant que l’échec de la gestion des affaires par les puissances européennes, anciennement colonisatrices. Depuis dix ans, ce pays plus grand que la France, rebondit de crise en crise. Celle de 2013-2014 est sa troisième guerre civile de la décennie. La plus violente, la plus meurtrière, mais aussi celle dont le monde commence à percevoir l’écho. Et le drame.


© Didier Kassaï pour La Revue Dessinée

En effet, qui se souvient des renversements de pouvoir de 2004, puis 2008, adoubés par la France ? Qui sait exactement ce que font les troupes françaises dans ce pays qui accueille l’une de leurs principales bases d’intervention sur le continent ? Qui a bien compris les raisons de l’opération Sangaris, décidée en un éclair par le président de la République ?

Pour éclairer le vécu des Centrafricains, voici le témoignage d’un auteur de bande dessinée, habitant de Bangui. Didier Kassai est chrétien, mais cela ne faisait pas de différence jusqu’à maintenant. Sa femme est musulmane, mais là aussi, cela ne changeait pas le quotidien de cette famille sans histoire. Leur environnement a basculé l’été dernier, avec les premiers massacres à coloration confessionnelle. Coloration, car les motivations profondes de cette nouvelle guerre pour le pouvoir ne semble guère reposer sur de vrais antagonismes religieux. Il est plutôt question d’appétits politiques, économiques et sociaux.

Alors que le Parlement français a voté, mardi 25 février, à l’unanimité des groupes politiques, la prolongation de l’opération militaire dans laquelle sont engagés 2 000 soldats, nul ne sait comment parvenir à reconstruire de toutes pièces un état devenu invisible.

Un pays pauvre

La Centrafrique, ex-colonie française de l’Oubangui-Chari, est devenue indépendante en 1960. Avec un peu plus de 623 000 km2, elle compte à peine 4,5 millions d’habitants, dont 600 000 concentrés dans la capitale Bangui.

Le pays est l’un des plus pauvres du monde : 180ème au classement 2013 du PNUD (Programme des Nations unies pour le développement). L’espérance de vie est en moyenne de 44 ans. Le taux de mortalité des enfants à cinq ans de 220 pour 1000. Enfin, sa population connaît l’un des plus forts taux de prévalence du VIH dans la région.

Le fait religieux

Les termes de « guerre confessionnelle », « guerre religieuse » ou « ethnico-religieuse » ont été beaucoup utilisés ces derniers mois pour qualifier les oppositions en présence. Dans les faits, les Musulmans représentent 15% de la population. Ce sont souvent des Peuls du Nord, éleveurs nomades sunnites en conflit séculaire avec les agriculteurs sédentarisés.

Les Chrétiens représentent la moitié de la population (25% de catholiques, 25% de protestants) et les animistes 35%. Dans chaque camp, on retrouve des radicaux et des modérés qui alimentent les effectifs des milices armées.

Des armes sans armée

Si le pouvoir vacille fréquemment à Bangui, c’est peut-être due à la faiblesse de l’armée régulière. Les Forces armées centrafricaines (FACA) comptent 5 000 soldats, dont 3000 seulement seraient équipés d’un fusil. La seule unité « professionnelle » est la Garde présidentielle de 800 hommes, renforcée par des mercenaires français sous le règne de Michel Djotodia. Cette faiblesse laisse le champ libre aux milices des opposants qui veulent s’emparer du pouvoir.

Ainsi, la Séléka (la « coalition » en Sango) rassemble environ 4000 hommes en armes. Elle s’est constituée en 2012 sur la base d’un groupement de partis politiques désireux de chasser le président élu François Bozizé. Souvent composées de combattants musulmans, les Sélékas font aussi appel à des mercenaires tchadiens, soudanais ou ougandais, détestés de la population locale. Elles parviennent à leur but en mars 2013, lorsqu’en 24 heures, elles prennent Bangui, obligeant le président Bozizé à fuir vers le Cameroun. Le nouveau maître du pays, Michel Djotodia dissout la Séléka en arrivant au pouvoir, mais sans effet. Ces milices se mettent à piller et massacrer des villages chrétiens à partir de l’été 2013. En face, la résistance s’organise.

Les anti-Balaka (anti « machette » en Sango ou anti « balle AK », selon les versions) sont apparues en 2009, sur un modèle de milice d’auto-défense populaire, pour lutter contre les coupeurs de route puis contre les exactions des Séléka. Composées de Chrétiens, elles seraient environ 50 000 dans le pays, dont une dizaine de milliers à Bangui. A leur tour, depuis le départ de Michel Djotodia, en janvier 2014, elles sont accusées de pratiquer le « nettoyage ethnique » par Amnesty international.

Lien vers le site d’Amnesty International

Les ressources économiques

Si la Centrafrique n’est pas un grenier de richesses naturelles, il n’est pas complètement sans intérêts aux yeux des puissances régionales. D’abord, parce qu’il détient des gisements miniers très précieux : en uranium, exploité par Areva pour sa filière nucléaire ; en diamants, parmi les plus beaux du monde, dont la production « officielle » est estimée à 500 000 carats par an. En réalité, la production de diamants seraient au moins deux fois plus importantes, alimentant un juteux marché gris et la corruption généralisée de la classe politique. L’exploitation de la forêt, dans le sud, est aussi un juteux gisement de profits en tout genre. Des gisements de pétrole sont aussi répertoriés dans le nord, sans faire l’objet de la moindre exploitation. Enfin, l’industrie est quasiment inexistante, la plupart des Centrafricains essayant de survivre par les ressources agricoles locales.
David Servenay

« En 2000, à l’initiative de l’Alliance française de Bangui, je fus invité pour une exposition suivie d’une résidence en République centrafricaine. De ces séjours allait aboutir un carnet de voyage, « PK 12 », carnet de rencontres où figure Didier Kassaï, l’un des dessinateurs (de bande dessinée ?) locaux les plus talentueux de sa génération. Sans se lamenter, il me racontait ses difficultés pour vivre de son métier, des commandes qui se raréfiaient, des impayés, du manque de matériel, de l’absence de débouchés… des difficultés, coups d’états, mutineries à répétition que rencontre toute la population de ce pays en instabilité chronique depuis plus de 50 ans et notamment depuis la prise de pouvoir de Bokassa en 1965.

Dix années ont passé, la république centrafricaine est plus que jamais en grande déshérence ; Didier, comme il l’explique sur les réseaux sociaux, doit survivre au jour le jour, entre tirs de kalach et coups de machettes, poursuivant malgré tout, telle une résistance à l’adversité et sans céder lui-même à la violence, son activité artistique.

C’est ce quotidien qu’il nous raconte ici, témoignage dessiné qu’il nous livre, hors de ce chaos de haines ethniques et religieuses exacerbées et que je prends comme un cadeau de ce Confrère, ce frère humain dans la tourmente. » Beb-Deum

Beb-Deum est dessinateur de bande dessinée et illustrateur français. Il a démarré dans les années 80 au magazine Métal hurlant, dans laquelle ont été publiés des récits dessinés qui ont abouti à une dizaine d’albums. Depuis quinze ans, il vit à Auvers-sur-Oise, où il a évolué vers des outils numériques qui lui permettent d’accroître le champ de la création. Il est l’auteur de la couverture du numéro 2 de La Revue Dessinée.

➔ Lien vers le site de Beb-Deum - www.beb-deum.com

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