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Votre postier, ce couteau suisse

Cet été, votre facteur s’est peut-être mué en « facteur-guichetier » lui-même voué à devenir « guichetier-banquier ». Comme le démontrait Elsa Fayner dans son enquête publiée dans le numéro 4 de la Revue Dessinée, cette multiplication des tâches fait des ravages sur le moral et la santé des salariés de la Poste. Cet été, la tentative de suicide d’une employée n’a pas dissuadé le groupe de franchir de nouvelles étapes dans sa mutation à marche forcée.

Les employés de la Poste sont en train de devenir Shiva, la déesse à six bras. Cet été, deux annonces ont confirmé l’imminence de cette métamorphose. Dans une interview donnée le 26 juin au quotidien les Echos, Philippe Wahl, le PDG du groupe, évoquait la création d’un poste de « facteur-guichetier » en zones rurales. Pour éviter la fermeture des petits bureaux, certains employés, facteur le matin, deviendront guichetier l’après-midi. Mais l’histoire se complique quand le guichetier lui-même devient banquier. Le 19 août, La Poste a annoncé la formation de 30.000 guichetiers à la vente des produits bancaires avant la fin de l’année. Le « réseau multi-métiers à priorité bancaire » loué par la direction du groupe dans le plan « Conquérir l’avenir » présenté cette année, est en train de devenir réalité.

Si la Poste se métamorphose c’est qu’elle y est acculée. Dans un contexte où les volumes de courriers s’effondrent de 6,1 % chaque année, s’il on en croit des documents internes, le groupe s’endette pour payer les dividendes réclamées par ses actionnaires.

Une « école de la banque » à la Poste

Pour stopper l’enlisement et tenir sa promesse de renouer avec la croissance d’ici à 2017, Philippe Wahl mise sur les activités rentables :

  • les colis,
  • les téléphones portables
  • les produits bancaires.

Dans cette optique, « une école de la banque » propre au groupe sera inaugurée dès cet automne. Les conseillers financiers pourront ainsi perfectionner leurs compétences en matière d’assurance vie et de prêts immobiliers. Quant aux tâches les plus simples, comme la délivrance de carte bancaire ou l’ouverture de livret d’épargne, elles incomberont aux guichetiers.

« Les guichetiers exercent depuis toujours des fonctions bancaires, relativise le service communication du groupe, ils pouvaient faire remplir des demandes d’ouverture de livret, dorénavant, ils ont la possibilité de faire souscrire directement ». Le nuance ne rassure pas les syndicats . « La vente de cartes bancaires au guichet existaient certes il y a vingt ans », concède Philippe Fouillou, secrétaire fédéral Sud , « mais ce qui nous inquiète c’est la logique commerciale et la course aux résultats qui l’accompagnent  ».

Tâches minutées

Pour prouver que le processus est enclenché, le syndicaliste mentionne un logiciel de dimensionnement des effectifs basé sur un minutage des tâches : 3 secondes pour un « bonjour », moins de 2 minutes pour affranchir une lettre … « ce genre de système peut marcher sur une chaîne de montage mais pas face à des êtres humains, dans 80 % ces délais ne sont pas respectés », estime-t-il « avec l’ajout de tâches bancaires plus longues et individualisées, la situation risque d’empirer ».

Dans le même temps, la logique de service public perd du terrain. « Pour toutes les opérations peu ou non rentables, comme affranchir une lettre ou remplir un recommandé, on nous demande de renvoyer les clients vers les automates. C’est une règle non écrite mais tous les guichetiers y sont soumis » déplore le syndicaliste, lui même guichetier. Le client, reste souvent demandeur d’une relation en face à face.

Le spectre de France Télécom

« On est soumis à des pressions contraires. La direction fustige les « clients cannibales » qui nous demande du temps sans être rentables, de l’autre côté la clientèle nous considère toujours comme un service à son écoute. On ne sait plus quel sens donner à notre métier » , résume Nicolas Galepides délégué fédéral de Sud.

De même, avec la renaissance du « facteur-guichetier », Sebastien Delabarre facteur et lui aussi membre du syndicat, s’inquiète de voir ses collègues tiraillés entre des exigences inconciliables. « Le temps de travail du facteur varie en fonction du volume de courrier tandis que le guichet a des horaires fixes. Que va faire l’employé qui n’a pas fini sa tournée à l’heure de prendre son service de guichetier ? Pour l’instant c’est le grand flou ».

Interrogée, la Poste se contente pour l’instant de vanter la « montée en compétence » de ses salariés. Ces promotions aux contours flous ne consolent pas les syndicats. «  On est dans la même cas que les techniciens de France Télécom qui, du jour au lendemain, ont quitté un travail de plein air avec une mission de service public pour se retrouver dans des centres d’appel avec leurs impératifs de productivité, rappelle Nicolas Galepides. Et on sait ce que ça a donné ».

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Les apprentis facteurs , main d’œuvre jetable et bon marché ?

Pour des dizaines de facteurs fraîchement diplômés, la rentrée a un goût amer. A Toulouse, Créteil, dans le Limousin ou en Haute-Normandie, la plupart des jeunes facteurs ne se sont pas vu proposer le CDI espéré une fois leur formation en alternance terminée. Pour la première fois, des promotions entières pointent en agence d’intérim ou au chômage. Sommée de s’expliquer, la Poste prend des précautions « Les jeunes formés en alternance à La Poste sont prioritairement embauchés en CDI, dès lors qu’une opportunité existe », précise son service communication. De fait, si un jeune n’obtient pas un poste après son diplôme - pourtant spécifique à la Poste, il est inscrit sur une liste et peut être rappelé pendant un an avant... d’être radié. « Mais pourquoi, si ce vivier existe, ré-ouvrir de nouvelles promotions en apprentissage ? » s’interroge Sébastien Delabarre. Dans sa région, la Haute-Normandie, seuls 2 des 21 apprentis diplômés se sont vu proposer un CDI. Pour autant, dans le même temps, 40 nouveaux aspirants facteurs ont débuté leur formation. Le délégué syndical voit dans ce couac une stratégie « cela permet à la Poste d’avoir à disposition, pendant plus de cinq mois, un jeune qui effectue le même travail qu’un facteur mais payé à 80 % du SMIC et subventionné par l’Etat ». Une attaque à laquelle le groupe n’a pas répondu.